Je connais la valeur des concepts, l'intérêt de l'abstraction, la puissance de la généralisation. Cependant, je reste convaincu que le management se réussit dans la capacité à régler des détails, à visualiser, clarifier et accomplir des tâches extrêmement concrètes.
Dans mes méthodes d'animation, je lance très souvent des débats, écrits ou oraux. L'idée est d'amener les participants à découvrir ou ramener à la conscience des notions plus ou moins basiques. Les résultats sont souvent édifiants : on reste dans des abstractions, on ne sait pas comment traduire cela en action de management au quotidien. Et cela, quel que soit l'environnement professionnel : intellos, ingénieurs, ou personnels de terrain. Je pose d'ailleurs l'hypothèse que ce travers est bien français, déformés que nous sommes par notre système éducatif qui privilégie la métaphysique à la physique et au physique (essayez de faire bouger les gens en réunions...).
Un exemple (concret) pour illustrer mon propos. J'ai fait travailler individuellement quelques managers sur la question : "être pro, qu'est-ce que cela signifie pour moi ?" Voici quelques réponses collectées :
- - réactif, répondre au téléphone
- - se parler davantage
- - maîtriser son sujet
- - considérer tous les prospects
- - savoir anticiper
- - être organisé
- - ...
Bien sur tous ces points sont excellents, justes, pertinents, génériques. Mais je les trouve conceptuels. Que signifie pour l'entreprise en question "être réactif au téléphone" ou "considérer tous les prospects" ? Tentons la périlleuse expérience de ré-exploiter concrètement ces propositions pour qu'elles soient plus exploitables sur le plan du management :
- - réactif, répondre au téléphone
- ==> "organiser le service pour que la sonnerie du téléphone ne dépasse pas 3 coups"
- - se parler davantage
- ==> "prévoir un déjeuner informel avec l'équipe une fois par mois"
- - maîtriser son sujet
- ==> "faire une présentation/répétition devant son collègue ou son chef avant toute intervention sensible chez un client"
- - considérer tous les prospects
- ==> "traiter tous les prospects dans les 48h suivant leur identification"
- - savoir anticiper
- ==> "passer 80% du temps de réunion à préparer les plans, trouver des solutions"
- (NB : et non pas à chercher des excuses ou des coupables)
- - être organisé1
- ==> "mettre en place un agenda partagé par tout le service"
1 - et suivre une formation "optimiser son temps" dispensée par votre serviteur :-)
Je pense que l'une de nos difficultés de manager est de passer de la compréhension intellectuelle de ce qu'il faut faire, à la mise en oeuvre précise, avec les outils qui permettent de mesurer qu'on avance dans la bonne direction. Cela passe par l'expression, la visualisation de résultats à atteindre.
"Comment passer du concept à la réalité concrète", un beau sujet de bac de philo, non ?
Le coeur du débat de notre intervention familiale bi-céphale battait sur l'élasticité dans laquelle doit évoluer le manager entre responsabilité et conviction. J'ai aussi chatouillé ces idées dans "oppositions ou pulsations".
Pour tacher d'être très concret, le manager peut-il simplement se cacher derrière la notion de responsabilité déléguée ?
"Suivre les ordres" a tambouriné Eichmann à son procès, comme seule ligne de défense. N'est-ce pas soumission excessive à l'autorité et au cadre de ses responsabilités ? Réponse évidente. N'était-il pas l'heure de puiser dans ses convictions ?
D'un autre coté, que pensez de ceux qui, pétris de convictions, finissent leur vie dans la ferraille et le béton de tours gigantesques et symboliques, entrainant avec eux nombre d'innocents. Absence de repères et de responsabilité ?
Ces 2 exemples, excessifs, pris dans l'histoire, illustrent qu'il ne suffit pas de "suivre ses convictions" ou "d'agir dans le périmêtre de ses responsabilités". La conviction ne doit-elle pas être relativisée par le sens des responsabilités ? La responsabilité ne s'arrête-t-elle pas là où les convictions sont ébranlées ?
Comment garder en éveil la conscience du manager, pour qu'il arbitre avec à-propos dans une saine oscillation responsabilité/conviction ?
Je cite wikipedia concernant le cas Eichmann, en particulier pour ce qui concerne "la troisième et très controversée analyse" et le spectre de "faire carrière" :
Le cas Eichmann
Depuis plus de quarante ans qu'Eichmann est mort, les historiens n'ont cessé de spéculer sur sa vie et sur son action. La question la plus cruciale étant de définir sa responsabilité exacte dans la mise en œuvre de la solution finale. La plupart affirme qu'il savait exactement ce qu'il faisait et connaissait les conséquences de ses actes. Néanmoins, quelques-uns, dont son fils, estiment qu'il a été méjugé et qu'il ne faisait que son devoir de soldat allemand.
Une troisième et très controversée analyse est faite notamment par Hannah Arendt, une juive allemande exilée aux États-Unis lors de la monté du nazisme dans les années 1930 et qui a couvert le procès Eichmann pour le magazine The New-Yorker. Dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem qui compile ses chroniques de ce procès, Arendt conclut qu'Eichmann n'a montré ni antisémitisme ni troubles psychiques, et qu'il n'avait agi de la sorte durant la guerre que pour « faire carrière ». Elle le décrit comme étant la personnification même de la « banalité du mal », se basant sur le fait qu'au procès il n'a semblé ressentir ni culpabilité ni haine et présenté une personnalité tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Elle élargit cette constatation à la plupart des criminels nazis, et ce quelque soit le rang dans la chaîne de commandement, chacun effectuant consciencieusement son petit travail de fonctionnaire ou de soldat plus préoccupé comme tout un chacun par son avancement que par les conséquence réelles du travail. Beaucoup allèrent plus loin dans ce raisonnement en affirmant que chacun, pour peu que les bonnes conditions soient réunies, les bons ordres, les bonnes incitations données au bon moment, peut commettre les crimes les plus odieux, mais Arendt elle-même refusa cette interprétation.
A méditer...
Vendredi 15 septembre 2006
Je l'avais vu il y a plus de 20 ans, le film (hier soir sur Arte) m'avait alors impressionné. Fitzcarraldo est une composition à part. Klaus Kinski fait encore une apparition à l'écran étonnante : son regard fascine, son personnage inquiète.

Le bateau remonte un affluent de l'Amazone, traverse des contrées infestées de "vilains" indiens invisibles. La mutinerie gronde à bord, et finalement l'équipage décampe. Les indiens apparaissent, menaçants. L'ambiance est lourde, mais Fitzcarraldo s'appuie sur des légendes locales pour se transformer en une sorte de leader susceptible d'exorciser on ne sait quelle croyance. Le film est lent. Fitzcarraldo réussit un pari insensé : faire passer l'énorme bateau par dessus une colline abrupte pour rejoindre un autre bras de l'Amazone, inaccessible autrement car barré par des rapides infranchissables. Il met au travail pour cette entreprise pharaonique les centaines d'indiens, aussi insondables que dociles.
Et après la réussite de cet fol exploit - et le film dure pour y arriver, mais avec de sublimes images - l'équipée se perd dans une beuverie de la victoire.
La nuit, le chef des indiens brise les cordages du bateau qui, entrainé dans les rapides, retourne à son point de départ après de vertigineuses cascades... Fin du rêve !
Je ne peux pas m'empêcher de faire des analogies... On se bagarre, on monte des plans, on mobilise les énergies, on définit des objectifs ambitieux, on monte la barre plus haut, on affronte les dangers, on contourne des obstacles, on relance, on pioche, on trime, et parfois le succès pointe son nez. Alors on fait la fête, on respire un grand coup, pourtant un autre risque sournois a déjà pris rendez-vous : on se relache.
Combien de boites se sont écroulées au faîte de leur gloire, combien de sportifs après l'exploit ultime n'ont pas réussi à rester au top, combien de grandes civilisations ont connu la décadence pour avoir perdu toute vigilance ? A l'heure de la victoire, n'est-ce pas le moment d'investir dans l'innovation, de se resserer autour de ses valeurs, de maintenir la garde, de partager les fruits ?
Le succès, un mythe aveuglant...
Le film se termine sur une scène sublime et sur-réaliste : Fitzcarraldo consacre ses utimes deniers à mettre en scène, sur le bateau qu'il a vendu et qui croise une dernière fois sous sa gouverne sur l'immense Amazone, un ensemble orchestral qui joue pour lui seul un opéra. Une sortie dans l'art et le dérisoire...
Commentaires